Les conférences, débats et autres lectures de poèmes devant reprendre vers 16 heures, chacun vaqua à ses occupations : discussions à bâtons rompus, libations prolongées ou sieste voire les deux. Tandis que Ioana se reposait des fatigues du voyage - conduire sa vieille Renault 14 qui menaçait de rendre l’âme à chaque kilomètre relevait de l’exploit ! Dans les côtes surtout, le moteur, à bout de souffle, ahanait à tous les échos - , Vasile et moi avions décidé de flâner ça et là, sans but précis. Plutôt cossue, du moins en apparence, S*** ressemblait beaucoup à une ville d’Europe de l’Ouest comme le remarquait fort justement mon ami.
Sur la place principale, les prostituées – non, je ne dirai pas « putains », je déteste ce mot - étaient à la recherche du client potentiel. « Juste pour l’heure du goûter » me fit remarquer Vasile avec un humour que, pour une fois, je n’appréciai pas. Nous discutions, en français naturellement, puisque ma connaissance du roumain se limite à quelques mots dont certains ne sont pas des plus recommandables ! Vasile m’expliquait qu’un de ses manuscrits, confisqué sous la dictature, avait été retrouvé par miracle dans les archives de la Securitate. Violente critique d’un régime totalitaire imaginaire sous la forme d’une parabole dont les censeurs n’avaient pas été dupes, « Razbunarea calicilor » (La revanche des miséreux) venait d’être édité plus de vingt ans après, salué par la critique roumaine comme le roman de toute une génération. Vasile avait l’impression de retrouver une jeunesse confisquée par la dictature ; ce qui le rendait quelque peu amer. Son roman allait être édité en Russie, traduit par notre ami, le poète Alexandre Karvovski. Nous projetions tous deux de le traduire en français.
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